Sarkozy : «Notre société est attaquée et la réponse n'est pas à la hauteur»

Publié le 16 Juin 2016

Sarkozy : «Notre société est attaquée et la réponse n'est pas à la hauteur»

Le président des Républicains a accordé un entretien aux sept journaux européens membres de Lena (Leading European Newspaper Alliance): La Repubblica, El Pais, Die Welt, Le Soir, La Tribune de Genève, Tages-Anzeiger et Le Figaro.

LENA. - Que vous inspirent les derniers actes de terrorisme, la tuerie d'Orlando et l'assassinat d'un policier français et de sa femme à Magnanville?

Nicolas SARKOZY. - Ces événements dramatiques montrent que nous sommes en guerre. Une guerre extérieure, contre l'État islamique et al-Qaida, et une guerre intérieure contre ceux de nos compatriotes adeptes de l'islam radical. Si l'on veut combattre notre ennemi, il faut le désigner: c'est le djihadisme et l'islamisme radical, qui se nourrissent l'un l'autre. Comment accepter la façon dont l'islamisme radical traite les femmes, persécute les homosexuels… C'est une ignominie!

Que faut-il faire pour y répondre?

La menace a changé de nature, de dimension et d'importance. Elle a aboli les derniers tabous: en France, un chef d'entreprise a été décapité, un journal martyrisé, un concert visé, des terrasses de café mitraillées, des policiers assassinés à leur domicile… C'est toute notre société qui est attaquée. Mais les démocraties n'ont pas pris encore toute la mesure des changements survenus ces deux dernières années, la réponse n'a pas été à la hauteur.

«Toute personne étrangère ou binationale ayant des liens avec des activités ou des réseaux terroristes doit être expulsée sans délai»

Je propose quatre mesures d'application immédiate. Premièrement, il faut mettre tous les détenus islamistes à l'isolement, car il existe dans les prisons un prosélytisme qu'il faut combattre. Deuxièmement, je demande la création en urgence d'un véritable service de renseignement des prisons. Il faut non seulement «sonoriser» (mettre sur écoute, NDLR) les cellules, mais il faut du renseignement humain, comme d'ailleurs dans les lieux de culte extrémistes et au sein des groupes radicalisés. Les gardiens de prison doivent en outre être rattachés au ministère de l'Intérieur et non plus à celui de la Justice, car ce sont des personnels de sécurité.

Troisièmement, toute personne étrangère ou binationale ayant des liens avec des activités ou des réseaux terroristes doit être expulsée sans délai. Que l'état d'urgence serve au moins à ça! Nous n'avons pas les moyens de surveiller 24 heures sur 24 les quelque 11.500 individus fichés. Or, tous ceux qui sont passés à l'acte, sans exception, avaient été repérés à un moment donné. Je demande que le principe de précaution s'applique aussi à la sécurité. Le principe de précaution, c'est aussi rallonger les peines pour les personnes coupables de crimes et délits liés au terrorisme et s'assurer de leur exécution.

Et dans le cas des nationaux?

Je demande l'assignation à résidence de toute personne suspectée de connexions directes ou indirectes avec des activités terroristes et le recours à un bracelet électronique pour suivre cet individu en permanence. Enfin, c'est mon quatrième point, je réclame depuis un an et demi la mise en place de centres de déradicalisation pour les individus condamnés. La prison, c'est la punition pour les horreurs qu'ils ont pu commettre. Mais il ne faut pas qu'ils puissent retourner dans la nature dès leur sortie, pas avant leur passage par la case déradicalisation et la preuve fournie à la société qu'ils ne sont plus une menace.

Cela vaut aussi pour ceux qui reviennent de Syrie?

Quelqu'un qui revient du djihad, s'il est étranger ou binational, c'est simple: nous n'en voulons pas. S'il est français, c'est un délit pour lequel il va en prison. Puis on engage la phase de déradicalisation avant toute sortie.

«Je souhaite que l'aide au développement soit conditionnée aux visas de réadmission et à la lutte contre l'immigration clandestine»

Si vous expulsez les binationaux, de fait, c'est une déchéance de nationalité?

J'ai toujours été pour, y compris quand des membres de ma famille politique étaient réservés. François Hollande ne l'a pas fait, c'est sa responsabilité. Mais cela ne vaut que pour les binationaux: je ne suis pas d'accord pour créer des apatrides, que nous ne saurions où renvoyer.

Renvoyer les étrangers et les binationaux, cela suppose des accords de réadmission avec des pays comme l'Algérie, le Maroc, la Libye…

C'est une question très importante, sur laquelle il faut faire preuve de fermeté. Nous délivrons des centaines de milliers de visas chaque année… Comment expliquer que nous ne serions pas en mesure de faire accepter par ces pays le retour de quelques dizaines de personnes indésirables sur notre territoire? Cela poserait un problème diplomatique de grande ampleur.

D'ailleurs, soyons clairs: je souhaite que l'aide au développement soit conditionnée aux visas de réadmission et à la lutte contre l'immigration clandestine. Pour moi, la réadmission va au-delà des terroristes, cela concerne d'abord les étrangers en situation irrégulière.

Alors, cela ne représente pas que quelques dizaines de personnes…

Si nous parlons de l'immigration, c'est un autre sujet. Je souhaite que les «hot spots»(centres d'enregistrement des demandeurs d'asile) soient installés au sud de la Méditerranée pour qu'on puisse examiner les demandes avant que se fasse la traversée vers le nord. Les hot spots doivent être financés par l'Europe mais s'organiser dans les pays qui subissent la pression de l'immigration subsaharienne comme la Libye, la Tunisie, le Maroc, la Turquie.

L'Italie et la Grèce continuent à créer des hot spots pour faire face au flux migratoire. Est-ce une erreur?

Ces pays font face à une situation extrêmement difficile. Mais c'est incohérent d'inciter des malheureux à traverser la Méditerranée au péril de leur vie pour arriver dans un hot spot en Italie afin de faire examiner leur dossier et d'être éventuellement refoulés.

«Il faudra mettre sur la table un nouveau Traité européen avec, comme premier élément, un Schengen 2 que je réclame depuis des années»

Est-ce un autre symptôme de la crise de l'Europe?

Le problème de l'Europe, et du monde entier, est l'absence de leadership. En Syrie, en Ukraine, dans la crise financière, qui prend les choses en main? Cela fait deux ans que Schengen est à terre et il n'y a aucune proposition sérieuse. La seule proposition, celle des quotas, n'est pas à la hauteur. Comme si on allait résoudre le problème de 1,3 milliard d'Africains et des millions de réfugiés syriens par des quotas. Quelle que soit la réponse des Britanniques au Brexit, il faudra mettre sur la table un nouveau Traité européen avec, comme premier élément, un Schengen 2 que je réclame depuis des années. Au centre, il faudra mettre la création d'un Euro-Schengen, composé des ministres de l'Intérieur avec un président stable, et qui prendrait la gestion de Frontex. Il est clair que ce n'est pas un des 28 commissaires qui peut gouverner la politique d'immigration en Europe.

Le couple franco-allemand a-t-il échoué?

J'ai des liens forts avec l'Europe du Sud, j'aime la Méditerranée. Mais je sais que le couple franco-allemand est indispensable à l'Europe. En France, nous ne pouvons pas nous permettre de nous laisser aller à des polémiques ou inimitiés avec l'Allemagne qui ont provoqué des guerres tous les trente ans entre Louis XIV et 1945. Des hommes d'État nous ont apporté la réconciliation. En Europe, quand il y a un couple franco-allemand, ça agace tous les autres, mais quand il n'y en a pas ça inquiète tout le monde.

Ce n'est plus une relation privilégiée?

Ceux qui aiment l'Europe le savent. S'il n'y a plus de couple franco-allemand, l'Europe s'éteindra. Jamais je n'aurais accepté que Mme Merkel aille seule négocier avec M. Erdogan. Parce que le symbole pour l'Europe était terrible. Mais ce n'est pas de sa faute! Si la France était absente de ces négociations, c'est l'entière responsabilité du président français. On peut avoir des désaccords avec l'Allemagne, mais vous ne m'entendrez jamais critiquer publiquement l'Allemagne, parce que c'est justement quand on a des désaccords qu'il faut se rapprocher, qu'il faut parler, trouver des compromis, bâtir un leadership commun.

Le traité ne serait donc pas une initiative simplement française?

Non, pour ma part je souhaite qu'on puisse y associer l'Allemagne, mais aussi les grands pays d'Europe.

«L'Europe des Vingt-Huit, c'est une même civilisation, un même marché, mais moins de réglementations»

Que vous inspire le Brexit?

L'hypothèse d'un Brexit serait pour moi un double naufrage. L'Europe perdrait sa deuxième économie. Et pour nos amis britanniques, ce serait une catastrophe, d'autant plus que des forces de dislocation entreraient en action. Risquerait alors de se poser la question de l'Écosse et du Royaume-Uni.

Y a-t-il un risque de dislocation du Royaume-Uni?

Les risques de dislocation existent aussi ailleurs en Europe.

Quelle est la bonne réponse?

La question du Brexit aurait dû être une opportunité pour accélérer le changement en Europe. Certaines demandes britanniques sont parfaitement justifiées. Le nouveau traité que je propose doit prendre en compte l'existence de deux Europe. Une Europe de l'euro et une Europe des Vingt-Huit. L'Europe de l'euro que je souhaite doit avoir un directeur du Trésor, un Fonds monétaire européen et un gouvernement de l'Europe qui puisse aller vers plus d'intégration, de solidarité et une politique économique commune. Celle des Vingt-Huit doit évoluer vers moins de compétences communes. Il faut se concentrer sur la recherche, l'agriculture, la concurrence, l'énergie… Le reste doit revenir aux États. L'Europe des Vingt-Huit, c'est une même civilisation, un même marché, mais moins de réglementations.

La crise sociale en France affecte l'image du pays à l'étranger…

On emploie des fonctionnaires de police pour garder des fans zones en plein état d'urgence… Est-ce la meilleure utilisation des moyens? On a des manifestations qui, depuis des semaines, dégénèrent en plein état d'urgence: qui peut le comprendre? La CGT donne une image désastreuse de la France. Le minimum qu'on pouvait attendre des responsables de la CGT, c'est qu'ils arrêtent les grèves pendant les inondations. La priorité des priorités est de rétablir l'autorité dans le pays.

lefigaro.fr

Rédigé par Miau Jeanne

Publié dans #Interview

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